Darla. (part.1)

Publié le par Le Prophète des Huitres

Le poste de radio s'alluma dans un grésillement avant que Darla ne le règle sur la fréquence d'une quelconque chaine locale. Le speaker rompit la chanson pleine de sons électriques que les enceintes venaient d'entamer. « Haha ! Bienvenue sur votre émission matinale favorite: Les craqués du matin ! » L'homme appuyait chaque voyelle et les allongeait exagérément comme s'il pétrissait cette stupide phrase pour en faire du pain. « Après cette sublime zic bien de chez nous, voici les actualités complétement craquée mais... craqué du matin ! » Mon Dieu pardonnez leurs, ils ne savent pas se qu'il font, dit Darla à haute voix dans l'habitacle vide de sa voiture. Le panneau qui venait de passer à toute vitesse à sa droite indiquait que la ville n'était plus qu'à quelques kilomètres. Elle ralentit. Pas pressée pensa-t-elle. Les champs morts et gelés glissaient sur ses côtés, du moins c'était la seule métaphore qu'elle trouva sur l'instant. L'idée que c'était Landgo qui venait à elle et non pas l'inverse, lui permettait de croire une seconde que ce retour est inévitable. Elle pivota le rétroviseur central pour constater que son visage n'était pas trop horrible. Lasse de l'image qu'il lui reflétait, elle préféra détourner son regard sur le paysage désolé qui somnolait dans le matin glacial. Ses doigts lui faisaient mal. Voilà seulement une heure qu'elle conduisait et elle avait déjà des douleurs aux mains. Ce n'était pas le froid, ni le fait de conduire. Du tout. Darla ralentit encore. Son envie de faire demie-tour lui broyait les tripes. La gorge sèche, elle s’arrêta sur le bas côté pendant que la radio chantait un vieux Sinatra. Elle descendit et marcha vers le squelette d'un arbre qui attendait le retour du printemps. Elle enleva l'écharpe que Tom lui avait donné et sur la terre recouverte d'une fine couche de neige, elle dégueula.

 

Foutu pancakes, maugréa-t-elle après être retournée au volant. Les pauvres pancakes n'y étaient évidemment pour rien, mais elle préféra éviter de s'en vouloir encore plus.

Elle finit tout de même par apercevoir le décor de sa ville natale. Je ne suis pas sur de vouloir vous décrire Landgo. C'est une ville comme toutes les autres et qui n'a d’intérêt que parce que Darla s'y rend. Si vous souhaitez faire du tourisme, pas la peine de venir à Landgo. Mais revenons à notre conductrice. Après avoir pénétré dans la ville avec un léger frisson, elle fit une dizaine de virages secs sur la route salée, ce qui rendait un son aussi désagréable que la radio de l'écervelé qui beuglait des résultats de matchs d'équipes diverses, puis elle s'engagea dans SouthPark Street. Elle se gara devant le numéro 54. Darla ferma les yeux. Le moteur éteint, elle écouta attentivement le silence de sa voiture. Le silence, cette petite perle éphémère de vide. Le silence... Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle constata que l'arbre des Washburn avait désormais laissé place à un flambant barbecue en briques rouges. Elle poussa un soupir comme pour évacuer la nervosité qui s'installait en son sein gauche. Putain, pas lui ! soupira-t-elle. Darla était lasse de ses souffrances. D'une main experte elle fouilla dans le sac en cuir installé sur le siège passager et en sortit deux tubes. Elle les mit dans sa poche après avoir pris une pilule de chaque. Elle ne voulait pas y aller. Son coeur lui criait de renoncer. Darla actionna le loquet en plastique noir de la porte et sortit de sa voiture avec le sac en cuir. Ses talons claquèrent sur le trottoir jusqu'à son arrivée au numéro 48 de SouthPark Street. Au prix d'un effort titanesque, elle se retourna vers la maison de banlieue qui lui faisait à présent face. Esquissant un sourire, elle se fit remarquer que la scène était digne d'un Sergio Leone. Dans le silence de la rue pavillonnaire elle s'approcha doucement de la porte d'entrée de la maison. Darla écrasa son doigt endolori sur le bouton de la sonnette. Elle entendit le bruit faussement jovial du « ding dong » à travers la porte en bois. Elle remarqua que le nain de jardin affublé d'une brouette dormait maintenant sur le flan. La peinture était usée et le givre lui donnait une allure plus âgé. Moi aussi je suis plus âgée, se dit elle. Le bruit d'un escalier que l'on descend quatre à quatre la sortit de sa torpeur. La boule dans son ventre sévissait toujours, nonobstant les pilules. Damnés pharmacien, voulu dire Darla lorsque la serrure pivota.

 

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